mercredi, 01 juillet 2009

Michaël Jackson vs Pina Bausch

Image 12.png*

 

Michaël Jackson, que tout le monde avait oublié ou presque depuis des années, est ressuscité d'entre les morts par un soudain  et bien à-propos déchaînement médiatique. Soudainement, chacun se rappelle qu'il fût un (long) temps un petit génie de la musique (et de la mise en scène), et les téléchargements explosent sur Internet. Il a fallu qu'il trépasse pour que ses tubes intemporels en masse repassent (comme souvent).

J'ai toujours jugée la qualité de la musique par sa faculté à traverser les temps sans prendre une ride, même si le style musical qui l'englobe est lui définitivement démodé. Il y a vingt ou dix ans comme aujourd'hui, j'écoute avec un plaisir égal tout Purcell, Suzuky de Tosca, DJ kicks de Kruder & Dorfmeister, Pornography de The Cure, là où un disque de la mère Je Lo est daté et inécoutable deux ans après la sortie (enfin immédiatement pour moi), et même ceux de Keren Ann dont j'ai pourtant écouté chacun des opus environ 150 fois.

Thriller, je l'écoutais à douze ans en frissonnant de joie, parce que c'était rien bien et ça faisait faussement peur en même temps (et même que j'avais une chouette choré dessus), et puis ça m'apportait autant de plaisir à 30 (la choré en moins). Mister400, c'est Billy Jean (je crois). On est nombreux a avoir, comme ça, un morceau de Michaël Jackson qui nous fait des trifouillis dans la moëlle épinière dès qu'on l'entend.

 

Mais alors qu'on soit en train de lui ériger un culte qui englobe non pas seulement sa musique, mais toute sa vie, à la Marilyn, là franchement, ça me dépasse.

Le musicien, le chorégraphe, je suis prête à le saluer bien bas. Mais l'homme à la centaine d'opérations esthétiques visant à le rendre plus blanc que blanc dans la couleur et dans les traits jusqu'à en paraître momifié, l'homme qui reconnaît les enfants d'un autre puis finalement les achète  avec contrat à leur mère pour les faire uniquement siens contre un gros pactole, une grosse rente annuelle et l'abandon des droits maternels, l'homme qui a peut-être bien versé un chouilla dans la pédophilie et qui achète le silence de sa présumée victime, l'homme qui loue ensuite le ventre d'une afro-américaine pour se faire faire un troisième enfant qu'il exhibe à une fenêtre au dessus du vide devant des fans horrifiés, celui-là, j'en ai ma claque qu'on m'en rabatte les oreilles dans un maelstrom de mélancolie teintée de bons sentiments.

D'accord il a été rossé dans son enfance, et il a bossé comme ou pire qu'un chien à ses débuts pour se hisser au sommet. Mais je continue à penser que, si ça excuse pas mal de choses, ça ne donne pas tous les droits. Notamment de considérer que l'être humain est un bien consommable  et qu'on peut s'affranchir de toutes les règles tacites et légales qui font que cette société occidentale post-moderne déjà branlante tient encore à peu-près la route.

Il y a encore quelques semaines, quand la presse parlait de Michaël Jackson, c'était pour railler ses dernières frasques (il fait ses courses en pyjama, il sort avec un masque et des gants blancs...) ou souligner avec un brin de haine ses derniers déboires (il est ruiné, il est poursuivi en justice...).

Finalement, il aura eu presque le bon goût de mourir avant d'être totalement pathétique, et de pouvoir ainsi être iconisé et immortalisé non pas dans sa verte gloire certes, mais dans sa maturité staresque (certes avancée), plutôt que et avant de rouler oublié dans un coin du jardin de la célébrité, telle une pomme blette.

 

Tu vas me dire que c'est pas souvent qu'on parle pipol ici, et t'as raison, et ça vaut mieux, quand on pense que je ne connais même pas un seul prénom des participants du Loft, de Secret Story, de la Star ac et de je ne sais pas quoi encore avec Star ou Pop ou Académie dedans (et qu'en plus je m'en  tape et je m'en gratte jusqu'à l'échymose et la dermite) et que je suis infoutue de te donner le prénom d'une top du moment (j'en suis restée à Claudia et Naomi, tu vois le niveau).

 

En fait, tout ça, c'est pour te parler de Pina Bausch. Qui est décédée le 30 juin. Quelques jours après avoir appris qu'elle était atteinte d'un cancer.

Pina Bausch, à l'échelle planétaire est un million de fois moins connue que Michaël Jackson. Au moins.

Je t'en parle parce que sa mort ne va (donc) pas déchaîner les médias (a fortiori encore moins que prévu, tout occupés qu'ils sont à cuisiner les choux gras de Michaël Jackson à la sauce pathos).

 

Pina Bausch était chorégraphe. De danse contemporaine. Avant ça, elle a étudié la danse en Allemagne, puis a intégré la Juilliard School de NY, avant de rentrer en Allemagne et de s'affranchir définitivement des règles régissant la danse moderne dans les années 70. On a dit de ses spectacles qu'ils étaient à mi-chemin entre le théâtre et la danse. Qu'ils mettaient en scène la communication et les rapports entre les deux sexes. Qu'ils renvoyaient à la notion de nature, aux éléments et notamment à l'eau. Que sa chorégraphie s'adaptait aux capacités physiques et au passé de ses danseurs, et non l'inverse.  Pour te planter un peu le décor.

Assiter à un spectacle de Pina Bausch, c'était oublier tous ses préjugés sur la danse contemporaine. Je me souviens de ses danseurs qui traversaient l'espace comme libérés de toutes les entraves physiques et terrestres (comme souvent, mais plus qu'à l'accoutumée) mais aussi académiques de la danse contemporaine. Je me souviens de cette expression acharnée du haut des corps, de ces bras qui fendaient l'espace. Et puis de ces amples gestes et ces larges déplacements répétés indéfiniment par un ou plusieurs danseurs jusqu'à se sentir comme hypnotisée. Et dans la mise en scène, l'eau qui de façon quasi magique, inattendue et inexpliquée, s'était mise à couler dans les airs et ruisseler sur le sol de la scène du Théâtre de la Ville, qui jaillissait de la peau des danseurs et qui était martelée par leurs pieds.

 

Pina Bausch m'a émue jusqu'aux tripes, jusqu'aux yeux tout embués des larmes qui surviennent dès lors qu'on touche au sublime.

Dans le match médiatique et populaire des artistes fraîchement trépassés du moment, Michaël Jackson vs Pina Bausch, c'est Michaël qui gagne.

Mais sur mon ring à moi, tant artistiquement, qu'humainement, qu'émotionnellement, c'est Pina.

 

 

------

* Vollmond – photo de Jochen Viehoff